Sans me vanter, je suis une fille d'une grande élégance. Ma tenue est toujours soignée, mon maquillage léger mais impeccable et ma coiffure très étudiée (même si, comme c'est le cas en ce moment, mes racines tranchent furieusement sur le reste de la chevelure. Mais ça pourrait être pire : j'ai des pulsions blondisantes, c'est-à-dire qu'impulsivement, je rêve parfois de devenir blonde platine). Je parle posément, mon vocabulaire est plutôt soutenu et je sais me tenir ; bref, j'ai de l'allure.

Et ça va se loger loin, jusque dans les plus petits - et apparemment les plus prosaïques - détails de ma vie de femme. A table, par exemple, je suis un modèle de délicatesse ; je mange comme un chat, je bois sans même effleurer la surface de l'eau dans le verre, je tiens mes couverts comme si j'avais pris des leçons de maintien à la cour d'Angleterre. Du coup, déjeuner avec moi est en général très intimidant parce que les gens ont vite l'impression - souvent confirmée - de n'être que de gros porcs baveux.

Un exemple ? Un jour où je dégustais avec délices les merveilleux macaronis tomate-fromage que Fiancé avait eu la gentillesse de me préparer, je fus surprise par deux phénomènes périphériques séparément inoffensifs, mais redoutables une fois réunis ; d'une part la température très élevée desdits macaronis, d'autre part un fou-rire invincible qui montait des profondeurs de mon être à la suite d'une blague bien sentie de Fiancé qui, lui aussi, a vraiment beaucoup de classe (il adore dire le mot "bite" à table, notamment. Essayez donc la prochaine fois que vous dînerez en tête-à-tête, c'est absolument irrésistible).

Dans une situation de ce genre, une personne médiocre s'étoufferait, éructerait, apoplectiquerait mais ne laisserait pour rien au monde la moindre particule de macaroni s'échapper de sa bouche. Heureusement, je ne suis pas une personne médiocre ; je suis une personne raffinée, et au lieu de me ridiculiser en me transformant en outre violacée, j'ai tout simplement ouvert la bouche.

Un petit geste qui change tout. Car ce faisant, bien sûr, la nourriture déjà pâteuse qui y était placée et me brûlait le palais fut expulsée illico presto par un soubresaut dû au rire, une demi-douzaine de macaronis à moitié mâchés et encore couverts de sauce tomate atterrirent lamentablement sur la table, entre nos deux assiettes, et y restèrent.

C'était un spectacle d'un goût remarquable.

Je tiens à signaler qu'il faut beaucoup d'amour, de la part d'un homme, pour continuer à désirer une fille qui, si élégante qu'elle soit, a commis cela ; et beaucoup d'amour aussi, de la part d'une fille, pour oser reparaître un jour devant les yeux de celui auquel elle a infligé cette facette si inédite de son propre raffinement.

C'est dire si Fiancé m'est précieux. Et ce n'est pas la moindre de ses qualités.