La date, je l'ai perdue, je ne m'en souviens pas. Je sais que c'était en juillet, plutôt au début du mois je pense, mais je n'en suis pas sûre. Un dimanche. Je suis assise au bord de l'eau, sur des rochers brûlants, et Fiancé est près de moi, à quelques mètres sur ma gauche. Nous venons de manger. Je porte un short bleu, un débardeur rose, une casquette qui me donne une allure d'étudiante américaine, des lunettes de soleil, mes créoles en or et mes bracelets en plastique, j'ai les pieds dans la rivière et je fume une cigarette. Je mets le mégot dans un bout de papier, je prends un chewing-gum et j'ouvre mon bouquin. Marc Levy, Où es-tu ?. Je n'avais jamais lu de Marc Levy auparavant, je n'en lirai plus jamais. Je suis dépitée, parfois même accablée, mais comme je n'aime pas commencer un livre et l'abandonner à mi-parcours, je tiens bon (avantage supplémentaire : cette lecture ne nécessite pas un effort intellectuel considérable).

Je sais qu'il fait très chaud, je sais que Fiancé s'est mis à l'ombre et je crois qu'il dort. Un peu. On n'entend presque rien. La route par laquelle on est venus et qui mène à la gare est assez loin, ou alors elle est masquée par des arbres, et quoi qu'il en soit, nous sommes en contrebas et nous avons remonté assez longtemps la rivière avant de nous installer. L'eau est très froide et transparente.

Comme ma position n'est pas très confortable, je m'interromps souvent dans ma lecture ; je me redresse, je m'étire et je replonge. J'ai facilement mal aux épaules, juste au-dessus de l'omoplate, là où se noue un point douloureux quand tu as trop travaillé à l'ordinateur. De temps en temps je regarde un peu autour de moi mais le paysage est le même partout : des arbres, des rochers et l'eau froide au milieu qui coule avec un son très doux, presque imperceptible.

Je les entends avant de les voir. Un bruit d'eau violent, des voix, je ne sais pas combien ils sont ni quel âge ils ont. Dès qu'ils apparaissent, un peu en amont, j'appelle Fiancé dans un murmure ; confusément, j'ai peur, cette vision me semble presque fantastique dans le calme absolu qu'elle vient de rompre. Je les distingue assez vite : quatre silhouettes, peut-être cinq ; torses nus, dans la rivière jusqu'au-dessus du genou, entièrement dorés déjà, les dents blanches, les cheveux en désordre, et ces voix claires qui ne disent rien mais semblent juste clamer leur joie d'être là. Parfois l'un d'entre eux se penche, plonge les mains dans l'eau, en sort quelque chose et la clameur enfle de plus belle.

Comme ils approchent, je vois bien qu'ils sont très jeunes, dix ou douze ans peut-être. L'un d'eux porte à la main un t-shirt noir transformé en sac. Fiancé se lève et s'approche du bord de la rivière. Ils lui parlent spontanément, sans hésiter, et il répond sur le même ton. Je trouve soudain qu'une étonnante ressemblance les unit, comme si ce garçon de vingt-six ans dont je suis amoureuse depuis des semaines était aussitôt devenu l'un d'eux, jusqu'à ses cheveux en désordre et son pantalon retroussé.

"Regardez ce qu'on a trouvé, m'sieur, lui dit le plus proche en tendant un poisson argenté qui frétille encore entre ses mains serrées.
- J'en ai plein ! crie le porteur du sac en le montrant à Fiancé.
- Vous les pêchez comme ça, à la main ?
- Ben oui, c'est facile ! Y en a tellement, on se baisse et hop !"
- Montre-moi ton t-shirt.
- Regardez, j'en ai au moins dix. Enormes en plus, vous avez vu !
- On continue à remonter, on va en pêcher encore au moins autant !"

Et ils poursuivent leur chemin. Fiancé revient vers moi. "Ils ont attrapé des poissons magnifiques. En plus, dis donc, ils ne craignent pas le froid, à marcher comme ça dans une rivière glacée."

Je les vois de dos comme je les voyais de face tout à l'heure, des silhouettes noires et dorées dans le soleil, qui crient leur bonheur à chaque prise. Je regarde Fiancé sans savoir que mon étonnement est visible ; il me demande alors : "Tu as eu peur, n'est-ce pas ?
- Oui, un peu. Je ne savais pas qui c'était, je ne voyais même pas que c'étaient des gamins."

Il se contente de sourire. Je sais qu'il a vu, lui, au premier coup d'oeil, que c'étaient des gamins, parce qu'il y a quinze ans il courait comme eux, à moitié nu, ivre de lumière, après les poissons des froides rivières de colline.